Jamagne Marcel ( 1931-2015 )

Jamagne Marcel ( 1931-2015 )

Introduction :

Spécialiste des sols d’origine Belge et de renommée internationale, patron de la cartographie en France et fondateur du SESCPF à Orléans.

 

Biographie :

 

Marcel Jamagne est décédé à Orléans le 30 septembre 2015. Il était né à Bruxelles le 17 novembre 1931. De nationalité belge, il prend la nationalité française en 1978. Après des études d’ingénieur agronome, spécialisation eaux et forêts à La Faculté des Sciences agronomiques de Gembloux, et son service militaire en qualité d’officier de réserve à l’armée de l’air, il commence en 1957 une carrière de pédologue cartographe à la Division d’agrologie de l’INEAC, l’Institut national pour l’étude agronomique du Congo (aujourd’hui République démocratique du Congo). Ce groupe Prospection et Cartographie de la Division d’agrologie est dirigé par Carl Sys qui deviendra par la suite professeur de pédologie tropicale à l’Université de Gand. Durant cette période congolaise, Marcel Jamagne effectue deux missions pédologiques importantes, celle de la Tshuapa dans la cuvette du fleuve Congo et celle du Maniema en limite du Sud Kivu. Il participe également à la rédaction de l’ouvrage « La cartographie des sols au Congo, ses principes et ses méthodes » (Sys, 1961) qui est le premier manuel publié en français sur les méthodes de cartographie des sols.

 

De retour en Belgique en août 1960 suite aux événements dramatiques se déroulant au Congo devenu indépendant, il intègre le Service de la Carte des sols de Belgique (Directeur : René Tavernier) et participe à la prospection  pédologique en Ardennes  en collaboration avec Joseph Deckers (le père de Seppe).
A la même période, en France, Jean Hébert (INRA) directeur de la Station agronomique de Laon crée le Service de la Carte des sols du département de l’Aisne. Ce jeune service a pour mission d’établir une carte des sols à moyenne échelle (1/25 000) à partir de levés de terrain à grande échelle (1/5000) sur tout le département. Pour développer ce service, Jean Hébert connaissant le travail identique réalisé pour la carte des sols de Belgique s’adresse à René Tavernier pour obtenir sa collaboration par l’intermédiaire de l’un de ses pédologues expérimentés. Marcel Jamagne devient ainsi en 1961 le Directeur du Service de la Carte des Sols de l’Aisne, direction qu’il quitte en 1969.
Durant ces années “Jamagne”, le Service connaît un développement exceptionnel  grâce à ses compétences,  son efficacité et son rayonnement. Le rayonnement du Service de l’Aisne est non seulement national mais aussi européen. Marcel Jamagne soutient et encourage aussi ses adjoints à l’étude des sols (recherches en pédogenèse) ainsi qu’à la formation continue. Lui-même suit la licence de cartographie des sols (1966) dispensée par l’Université de Gand où il présente un mémoire sur l’aspect micromorphologique des sols sur limon lœssique.
A partir de ses expériences de la cartographie des sols en Belgique, au Congo puis maintenant en France, il publie un ouvrage qui fera date en pédologie de terrain et deviendra un référentiel pour de nombreux pédologues ; il s’agit de « Bases et techniques d’une cartographie des sols » (INRA, 1967). Parallèlement, il entreprend une recherche fondamentale sur l’évolution des sols lessivés du Bassin de Paris, recherche qui aboutit en 1973 à la soutenance d’une thèse de doctorat à la Faculté Universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux sous le titre « Contribution à l’étude pédogénétique  des formations lœssiques du Nord de la France ».
Pendant cette période s’élabore sous la direction de Jean Boulaine et de René Bétremieux la classification française des sols qui voit le jour en 1967 et à laquelle participe activement Marcel Jamagne. Toujours durant cette période (1967-1968), Gustave Drouineau, alors inspecteur général de l’INRA plaide la création du Service d’Etude des Sols et de la Carte Pédologique de France (SESCPF) et c’est à Marcel Jamagne qu’est confiée en 1969 la direction et le développement de ce nouveau Service. Ce Service s’installe d’abord dans le centre INRA à Versailles et les travaux sont presque exclusivement orientés vers la cartographie des sols pour une présentation à 1/100 000 selon le découpage de l’IGN et par rapport à un schéma de classement taxonomique. En 1982, le Service s’installe dans des nouveaux bâtiments à Orléans. Petit à petit ; la cartographie des Sols évolue vers la représentation de séquences paysagiques basées sur la notion de « pédopaysage ».
La dynamique du SESCPF insufflée par Marcel Jamagne va conduire à la réalisation de nombreuses actions de recherches se rapportant à la compréhension de la distribution, du comportement et du fonctionnement des sols dans le milieu naturel. Avec l’installation à Orléans, le Service s’enrichit d’un laboratoire de physique et de minéralogie des sols et d’une unité d’informatique.
En 1990, le programme IGCS (Inventaire, Gestion et Conservation des sols) élaborant pour les grandes régions administratives une base de données à 1/250 000 et pour des secteurs de référence des documents à 1/10 000 prend la suite du programme initial des cartes à 1/100 000.
Conjointement au développement et à la direction de tous ces programmes  traitant de l’espace national, Marcel Jamagne  participe à différents programmes européens et internationaux (FAO, UNESCO, CCE puis UE) tout particulièrement par le canal du Centre Commun de Recherches (JRC : Joint Research Center) puis du Bureau Européen des Sols à Ispra. Grâce à la compétence reconnue des ingénieurs du Service, celui-ci se voit confier progressivement la coordination scientifique de plusieurs programmes importants dont celui de la Base de Données Géographiques des Sols de l’Europe (Soil Geographical Data Base for Eurasia and the Méditerranean) sans compter la participation à d’autres programmes en Amérique latine et en Asie. Marcel Jamagne peut être considéré comme le père de la cartographie des sols en France et un des pères de celle en Europe.
Il quitte officiellement la direction du SESCPF en 1997 quand celui-ci est scindé en deux unités : Infosol et Science du Sol. Il est alors nommé par l’INRA  Directeur de recherche émérite et chargé de mission. Mais a-t-il un jour vraiment pris sa retraite ? Chargé de mission, il s’implique surtout dans le programme de la Base de Données Géographiques des Sols de l’Europe. Il  continue à intervenir (1994-2004) dans le DEA national de pédologie et particulièrement lors des camps de terrain. Il rédige également un remarquable ouvrage de synthèse sur les sols de France avec pour titre « Grands paysages pédologiques de France ». (Quae, 2011). Quelques semaines avant son décès, il travaillait encore à l’actualisation d’une carte des sols à 1/100 000.
Marcel Jamagne était membre de l’Académie d’Agriculture de France et membre d’honneur de l’Union Internationale de Science du Sol, chevalier de la Légion d’honneur et officier du Mérite agricole (France). Il a été président de l’Association française pour l’Etude du sol (1996-1999) et vice-président de l’IUSS (1994-1998)
En dehors du scientifique exceptionnel et du chef remarquable, Marcel Jamagne était un homme extrêmement chaleureux, très humain, au regard pétillant, au sourire malin, ayant toujours un mot pour redonner de l’entrain. S’il avait une ambition personnelle, celle de rendre toujours son travail le plus achevé possible, il était également soucieux de la promotion de ses collaborateurs, du plus petit technicien jusqu’à l’ingénieur.
Marcel Jamagne était un travailleur exceptionnel et infatigable. Combien de week-ends passés à reprendre des textes de publication ou de rapports, combien de soirées de travail dans son bureau personnel ou sur la table du salon jusqu’à ce que la fatigue l’abatte et l’oblige à prendre un court repos. Toute cette somme de travail, tous ces écrits n’ont pu être réalisés que grâce à l’amour de Christiane,  son épouse,  qui a accepté un sacrifice peu commun que d’autres auraient refusé, quand ce n’étaient pas d’autres soirées entre amis pédologues où nous refaisions le monde de la pédologie.

Aucun de ceux qui l’ont connu, Aucun de ceux qui l’ont approché de près ou de loin, personne ne l’oubliera. Marcel Jamagne lègue à la Science du sol un héritage d’une richesse et d’une importance remarquables qui marquera pour longtemps notre discipline.
Clément MATHIEU

 

 

La première fois que j’ai connu Marcel, c’était il y a 32 ans. Je venais d’être recruté au  Service  d’Orléans,   on   appelait  ça –  le « service » – et il m’avait demandé de venir dans son bureau.
Alors moi, j’étais tout jeunôt – et tout tremblant. Je suis entré et il m’a dit. « Bonjour Dominique, je suis très content de faire ta connaissance. » J’ai répondu :  « moi aussi… Euh… Monsieur Jamagne. »
La dessus, il m’a dit « Bon, moi… c’est Marcel », assied toi – tu veux une clope ?
Puis il a sorti une bouteille et deux verres de son placard et m’a dit : « comme ça, ce sera plus convivial ».
Et là, il a commencé à me raconter le boulot qui m’attendait. Les sols, ma future vie de pédologue cartographe.
Il avait les yeux qui pétillaient. C’était fascinant.
Et là, je me suis dit : – mon gars… t’as frappé à la bonne porte.
Marcel était un homme passionné et passionnant. Il croyait profondément à ce qu’il faisait et il savait le transmettre d’une façon formidable.
Il avait un charisme qui faisait qu’on ne pouvait pas – ne pas le suivre.
C’était une locomotive. Et j’étais fier d’être dans ses wagons.
C’était un pionnier et un visionnaire, le père de la cartographie des sols en France et en Europe. Un grand bonhomme de la pédologie internationale. Une figure mondialement reconnue.
L’INRA et la science du sol sont en deuil. Tous les pédologues de France, d’Europe et du Monde m’ont envoyé des centaines de mails de partout et ça n’arrête pas. Avec Anne Richer de Forges, nous allons en faire un recueil pour le donner à Christiane et ses enfants.
C’était aussi un travailleur acharné. Forcément, pour arriver à ça, il faut travailler beaucoup. Et je me souviens de soirées, de nuits presque entières aussi, où nous avons bossé ensemble, pour discuter des orientations qu’il fallait prendre sur tel ou tel programme.
Il n’avait jamais fini de travailler. Une de ses expressions lorsqu’il pensait avoir bouclé un dossier était : bon… Alors… Ensuite…
Mais il avait une conception du travail toute particulière. Il disait : je ne sais pas distinguer le travail de l’ambiance dans laquelle se déroule ce travail. Et sans l’ambiance… Je ne sais pas le faire.
Et cette ambiance qu’il créait était fantastique – et il a réussi à l’insuffler dans tous les réseaux qu’il a animés et qui – le pleurent aujourd’hui.
Marcel, était un humaniste et savait rester simple.
Il parlait de la même façon à son PDG qu’à son agent technique. Il avait, avant tout, le souci du bien être de chacun. Dans ses relations humaines, la hiérarchie n’existait tout simplement pas.
Il connaissait par cœur le nom de nos enfants et nous en demandait des nouvelles. Il faisait la bise à toutes les filles de « la carto», même si elles venaient juste d’arriver et qu’il ne les connaissait pas.
Quelque part, il se comportait comme s’il était notre père à tous. Et lorsque quelqu’un débarquait dans le service, il lui parlait comme s’il l’avait connu depuis toujours. Et ça, c’est… C’est merveilleux.
Marcel, je m’adresse à toi maintenant, comme un ami.
Cette ambiance que tu as su créer, elle est toujours là. Ce sera très difficile pour nous de continuer sans toi, mais quand je regarde la colonne centrale du hall de « la carto » de l’INRA d’Orléans, ce bâtiment qui respire ta convivialité, c’est toi que je vois.
Pour nous tous, tu n’es pas vraiment parti.
Tu habiteras toujours ici.
Bon voyage et merci Marcel.

Dominique ARROUAYS

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