Zoom sur : le travail de thèse de Lola RICHELLE vu par Christian FELLER

Zoom sur : le travail de thèse de Lola RICHELLE vu par Christian FELLER

Note de Lecture de Christian FELLER sur la thèse de doctorat en sciences soutenue par Lola RICHELLE en décembre 2019 à la Faculté des sciences de Université de Namur, Belgique

De la fertilité des sols à la santé de la terre : retour sur un processus d’apprentissage collectif visant l’évaluation de la santé des sols cultivés en agriculture paysanne

Thèse consultable en suivant ce lien.

En février 2021, sur le forum AFES un débat a été ouvert par Philippe Baveye sur le concept de santé du sol. Ce débat fait suite à un excellent article de synthèse récemment publié par Lehmann et al. 2020 sur la manière d’envisager scientifiquement ce concept et, particulièrement, d’essayer de construire des indicateurs scientifiques quantifiés pour évaluer l’état de santé des sols. De son côté, P. Baveye donnait une traduction française d’un article en anglais en cours de publication (2021 ?) dans lequel il insiste sur la difficulté de construire des indicateurs scientifiques simples, quantifiés et peu nombreux pour faire de ce concept un vrai concept scientifique. Ma propre contribution à ce forum (04/02/2021, 08:40) a été, d’un côté, de soutenir le point de vue de P. Baveye, mais en rappelant que ce concept de « santé du sol » comme ceux de « sol vivant », « fatigue du sol », etc. n’était qu’une métaphore, largement anthropocentrique (et donc assez loin d’une pensée scientifique stricte), mais que l’utilisation d’une telle métaphore peut avoir un très grand intérêt pour dialoguer et communiquer avec un public non scientifique et non spécialiste de science du sol ou de pédologie. C’est une réflexion que je mène depuis quelques temps[1].

Or, j’étais justement en train de lire la thèse mentionnée ci-dessus dont j’avais déjà le projet de faire une note de lecture et dont les principaux mots clés sont les locutions « santé du sol / santé de la terre ».

Cette thèse de Lola Richelle[2] est très étonnante, l’auteure elle-même la qualifiant d’« atypique ».  C’est bien le cas, car atypique dans le domaine de la science du sol pour les raisons suivantes. Tout d’abord elle ne fait pas moins de 638 p. Ceci nous renvoie au type de thèses en sciences sociales et humaines, ce qui est justement le cas puisque cette thèse est à la croisée des domaines des sciences biophysiques et des sciences humaines.
Ensuite cette thèse est désarçonnante : mes notes au fil de la plume en marge de pages vont de : « superbe », « original » à parfois « pas clair », ou « contradiction », mais plus les pages défilent, et plus les « superbe » et « original » l’emportent. C’est au fil de la lecture, que les « pas clair » s’éclaircissent et les « contradictions » s’expliquent. Autrement dit, une construction qui n’est pas habituelle pour un pédologue classique.  

Ainsi, les deux premières parties qui visent (i) à la « Définition de la thématique de recherche (et la présentation) de postulats épistémologiques » (100 pages) et (ii) à l’Èlaboration du cadre méthodologique et de la démarche collaborative transdisciplinaire (50 pages) sont quasi une formation du pédologue basique à une approche sciences humaines de la communication ou du dialogue interculturel sur les sols. La troisième partie donne les « Processus et résultats de la recherche menée sur le terrain » (300 pages), la quatrième partie, « Discussion générale et conclusions », occupe 50 pages. Elle est suivie de la Bibliographie et des Annexes (120 pages).

Tout se déroule en Espagne, dans la région de Córdoba en Andalousie, au sein d’un groupe de petits agriculteurs sensibilisés à l’agroécologie.

Alors, qu’est-ce que cela raconte ?

Pour cela, on peut lire le résumé officiel raccourci de la thèse (voir ci-dessous, annexe1), mais je préfère écrire ce que j’en ai retiré, ou plutôt mettre l’accent, à ma façon, sur certains aspects qui m’ont particulièrement intéressé.

À la première impression, on pourrait qualifier cette thèse d’ethnopédologique, c’est à dire : comment un groupe de petits agriculteurs européens (Espagne) engagés dans une démarche – militante ou non – d’agroécologie considèrent leurs sols [2]? Aussi bien du côté de la distribution des sols dans le paysage, que de leur diversité et de leur nomination, de leurs propriétés, de leur état en terme de bons ou mauvais sols, de leur fertilité jusqu’à l’interrogation sur leur « santé ». Généralement, ce genre d’approche ethnopédologique est mené par un scientifique et il conduit à une étude comparative entre le discours paysan et la propre vision du pédologue ou de l’agronome.

En réalité la thèse de Lola Richelle est loin de n’être que cela. Cette thèse s’appuie d’abord sur des discours d’agriculteurs qui se plaignent et constatent que leurs sols sont dégradés en raison des pratiques agricoles modernes, intensives, mises en place depuis 1970 ; ils pensent que le monde paysan a perdu la mémoire des bonnes pratiques et des grandes connaissances qu’en avaient les ancêtres et qu’il faut donc changer les pratiques actuelles (sans nécessairement revenir au passé) pour avoir des sols en « bonne santé ». L’agroécologie est la ligne de conduite qu’ils se sont donné. Mais quels indicateurs permettent de faire ce diagnostic de santé ? Nous voilà revenus aussi vers la science ! (voir la liste AFES).

Cette question d’indicateurs intéresse aussi beaucoup l’auteure de cette thèse (qui s’auto-intitulera « chercheuse » dans la thèse pour se distinguer des agriculteurs et agricultrices). Mais si des indicateurs peuvent être acceptés par les agriculteurs[3], et donc des pratiques ultérieures appropriées, il faut que ce soit avec leur langage, leur processus de pensée, leur propre vision du sol. L’originalité de cette thèse est donc de présenter un travail de recherche sur la « santé des sols », mais avec un projet totalement co-construit, dès le départ, puis poursuivi à chaque étape, avec le groupe d’agriculteur. On n’est plus dans le comparatif –  comme l’agriculteur observe / dit / ou déduit ceci, et le scientifique observe / dit / ou déduit cela –, mais ensemble, à égalité de paroles, avec les mots que tout le monde comprend, on recherche ensemble, les agriculteurs et la chercheuse, les indicateurs qui paraissent pertinents à tout le monde pour évaluer in fine l’état de santé du sol.  

Ceci renvoie en premier lieu à des réflexions théoriques et historiques comme la définition et le choix des mots : fertilité, qualité, santé des sols (partie 1) ou encore à l’analyse de ce qu’est une « recherche action participative », ici ce sera la « recherche action collaborative en agroécologie (RACA) » (partie 2) ; ceci explique la longueur des parties 1 et 2 grâce auxquelles on apprend beaucoup sur des notions qui ne sont pas du tout familières à notre discipline. Mais surtout, au centre du processus de co-construction il y a ce que l’auteure appelle le « dialogue des connaissances » et le « processus d’apprentissage collectif ». La co-construction nécessite le partage d’un ensemble minimum de connaissances qui seront appropriées par chacun, et ce sans aucune hiérarchie chercheuse-agriculteur.

C’est à partir de ces connaissances acceptées que des outils de diagnostics co-construits peuvent être créés sur le terrain pour être utilisés par chacun : fiches d’observation des sols, prélèvements à la tarière, cartographie de parcelles, définition des indicateurs d’état de la santé sol et fiches correspondantes d’évaluation de ces indicateurs. Ces indicateurs d’état du sol seront alors utilisés par l’ensemble du groupe chercheuse-agriculteur dans la petite région considérée pour évaluer l’impact des pratiques utilisées, ici les pratiques agroécologiques.  

Je n’entre pas plus dans le détail du discours de cette thèse, et c’est regrettable tant ce document est riche, mais, pour moi, l’intérêt de cette thèse, n’est pas tant de savoir ce qu’est la « santé du sol » et si les indicateurs proposés sont performants, mais plutôt de découvrir les regards qui sont portés sur deux formes de savoir, de perception d’un milieu, et comment chaque regard va enrichir l’autre dans un nouveau regard commun. Le « dialogue des connaissances » et la « co-construction d’outils » c’est l’acception de l’autre et de sa culture.

Quand les pédologues « communiquent » sur le sol avec des non scientifiques pour leur démontrer l’importance pour l’humanité de cette formation naturelle qu’est le sol, combien réalisent-ils que leur discours est incompréhensible à l’interlocuteur ? Incompréhensible, car ne répondant pas au schéma culturel de l’interlocuteur. Ainsi, il faut prendre le temps d’écouter le discours paysan, et percevoir ses schémas culturels pour adapter son propre discours et communiquer réellement. Le concept de « dialogue des connaissances » change tout. Les métaphores, comme « santé du sol » se révèlent des outils précieux pour initier ce dialogue. Ce souci du dialogue, l’auteure l’avait déjà vécu lors d’un travail précédent au Philippines[4].

Pour conclure, revenons sur le début du titre de l’ouvrage : « De la fertilité des sols à la santé de la terre » et laissons l’auteure nous parler :

« ce titre peut avoir plusieurs interprétations possibles… l’une d’entre elles raconte la raison pour laquelle nous l’avons choisie. Il s’agit… de l’histoire d’une rencontre entre une chercheuse et des agricultrices et des agriculteurs… [histoire qui] raconte comment nous avons voyagé de la question de la fertilité des sols à celle de la santé de la terre en passant par le dialogue entre différentes façons de concevoir, de connaître, d’évaluer, de sentir et de cultiver les sols et la terre » (thèse p. 43, et voir annexe 2 sur les mots « sol » et « terre »).

Une thèse passionnante, très originale et où l’auteure développe une réflexion personnelle impressionnante.

Annexe 1. Résumé réduit de la thèse (le résumé complet est en 3 pages)

« Les sols cultivés subissent depuis plusieurs décennies des phénomènes de dégradation tels que l’érosion, la contamination, le tassement et la perte de matières organiques. Cette dégradation constatée en de nombreux endroits du globe est due, en grande partie, à la façon dont la vie ou l’activité biologique des sols a été négligée et détériorée par l’expansion d’un modèle agro-industriel basé sur une gestion chimique de la fertilité. Aujourd’hui, les conséquences désastreuses de ce modèle agricole ne sont plus à prouver et la recherche d’alternatives est en cours à plusieurs niveaux, y compris celui de la recherche scientifique. L’évaluation de la soutenabilité des systèmes agricoles est, de ce fait, devenue une priorité.
Cette thèse vise à contribuer au maintien et à l’amélioration de l’état de santé des sols cultivés par la mise en pratique d’une démarche de co-construction d’une méthode d’évaluation et de suivi de cet état de santé à partir du dialogue des connaissances paysannes et scientifiques. Ce dialogue, guidé par une méthodologie collaborative transdisciplinaire, a pour objectif de générer des connaissances contextualisées et pertinentes pour l’action. La méthodologie collaborative fut conçue afin de faciliter le partage et la mise en commun d’expériences et de connaissances sur la santé des sols cultivés. Il s’agit concrètement d’un processus d’apprentissage collectif réalisé avec un groupe d’agricultrices et agriculteurs entre avril 2013 et juin 2016 dans la région de Córdoba en Andalousie. Le principal résultat pratique de ce processus, à savoir la méthode qualitative d’évaluation et de suivi de la santé des sols, a permis de réaliser un diagnostic de l’état de santé des sols de chaque ferme en vue d’orienter les pratiques agricoles au cas par cas et de proposer un protocole d’observations afin d’en suivre les effets à moyen et long terme ».

Annexe 2. Le sol (du scientifique) et la terre (de l’agriculteur) selon l’auteure

« Lorsqu’on se penche sur la diversité des conceptions et des connaissances, le choix des termes utilisés prend beaucoup d’importance. Dans une perspective d’élaboration d’un langage commun, il est dès lors essentiel d’accorder une attention particulière au contexte au sein desquels les mots prennent sens et à la possibilité de les traduire en passant d’un contexte à un autre.

L’usage du mot sol, énoncé comme une évidence dans une approche pédologique ne va pourtant pas de soi si l’on part du point de vue de la pratique de l’agriculture. Dans ce contexte, le sol sera plus souvent appelé « terre », la terre cultivée, les terres de la ferme, la « bonne terre ». Le mot sol est utilisé aussi par les agriculteurs et agricultrices mais plutôt pour parler du sol en général, le mot terre se rapporte plus particulièrement à une interaction liée à la culture qui y pousse ou au travail effectué sur cette « terre-là ». Le sol, en tant que terre de culture, ne prend sens qu’au sein du processus agricole et de sa saisonnalité, c’est-à-dire au sein d’un milieu donné et d’une relation particulière entre la terre et celui ou celle qui la cultive. Nous faisons donc le choix ici d’utiliser de préférence le terme de terre lorsque l’on écrit à propos des connaissances paysannes et celui de sol lorsqu’il s’agit de la description géomorphopédologique. La rupture n’est néanmoins pas stricte car les termes de sol et de terre sont tout de même utilisés et compris de part et d’autre et peuvent être utilisés pour dialoguer. Cependant nous tenons à cette distinction car elle souligne l’existence de plusieurs conceptions et perceptions d’un même objet qui sont essentiellement reliées au contexte au sein duquel se jouent les interactions avec cet objet.

Le sol des pédologues est une entité abstraite qui est observée, décrite et classé essentiellement sur base de sa nature (conditions de formation, développement de profil etc.) à des fins scientifiques. Le sol sera décrit par des caractéristiques propres indépendamment des autres éléments du milieu. Le fait que le sol soit cultivé ou pas n’est pas une question prioritaire. Le sol des agronomes est aussi une entité abstraite, abordée par contre à partir de sa potentielle mise en culture. Dès lors, la façon dont il sera observé, décrit et classé (toujours de façon scientifique) sera orienté principalement par l’évaluation de son aptitude culturale à des fins productives. Cela n’exclut pas que l’agronome ou le pédologue soient également en relation avec le sol de façon sensible, mais l’attachement à un sol en particulier n’est pas présent à priori.

La terre des paysan·ne·s est une entité concrète, décrite au sein d’une ferme en particulier, par un ensemble d’interactions (avec la faune, la végétation spontanée, les plantes cultivées, les animaux d’élevage, les humains) constitutives de la réalité agricole de cette ferme-là. Par exemple, la façon dont la végétation (spontanée ou cultivée) pousse sur une terre donnée fait intrinsèquement partie de la manière de percevoir et de décrire cette terre. La manière dont la terre « répond » aux expectatives liées aux actions menées tout au long des saisons culturales (travail du sol, fumure, contrôle des adventices, semis etc..) est aussi énoncée comme l’une de ses caractéristiques intrinsèques. Plusieurs qualificatifs sont utilisés pour décrire les comportements de la terre (détail au point 4.3.2.). Par ailleurs, lorsque la question est posée explicitement, les agriculteurs et agricultrices décrivent aussi la terre à partir de ses caractéristiques propres (entre autres ; couleur, texture, richesse en matières organiques) en mentionnant prioritairement les traits de caractères les plus marqués mais ce type de description n’est pas donné d’emblée ».



[1] Feller C., Blum W., Lahmar R., Patzel N., Ribaut J.-P., 2020. Le sol des uns n’est pas celui des autres. Étude et Gestion des Sols, 26, 175-185.

[2] Dans le discours paysan, le mot terre est le plus souvent employé. Voir annexe 2 de cet article.

[3] Par simplification, et bien que la thèse soit rédigée en écriture incluse, je garderai ici le masculin pour le terme générique d’agriculteur

[4] Richelle, L., Visser, M., Bock, L., Walpole, P., Mialhe, F., Colinet, G., & Dendoncker, N. (2018). ‘Looking for a dialogue between farmers and scientific soil knowledge: Learnings from an ethno-geomorphopedological study in a Philippine’s upland village’, Agroecology and Sustainable Food Systems, 42/1: 2–27.


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