REASOL — Co-construire des prises pour agir face aux sols pollués
Nous avons rencontré Marion Aubin, de l’association Point de Rassemblement, et Germain Meulemans, anthropologue CNRS au Centre Alexandre-Koyré, pour échanger sur le projet REASOL – Réanimer les sols urbains –, mené à Aubervilliers.
REASOL, c’est qui et quoi ?
REASOL est un programme de recherche lancé en 2023, construit et mis en oeuvre par Germain Meulemans et Marion Aubin, mais aussi Aurélien Féron, sociohistorien des pollutions, recruté comme postdoctorant sur le projet.
Le projet a vu le jour grâce à la rencontre entre une association d’éducation populaire ancrée à Aubervilliers et un laboratoire de sciences sociales récemment installé sur le Campus Condorcet. À cette période, les liens entre les équipes scientifiques nouvellement arrivées et le territoire restaient à construire. Nous voulions donc mettre les connaissances et les ressources scientifiques du campus au service de problématiques identifiées et exprimées localement.
Nous nous sommes intéressés plus particulièrement aux questions de pollution des sols rencontrées par les jardiniers, à l’échelle du bassin de vie d’Aubervillier. Notre cible initiale était constituée de personnes qui jardinaient sur une parcelle et qui s’étaient posées — ou avaient été contraintes de se poser — la question de la pollution de leur sol et de ses conséquences sur leurs pratiques.
L’ancrage territorial de Point de Rassemblement a été essentiel. Pour que des profils sociaux et économiques variés puissent se sentir concernés et inclus dans la démarche, il faut absolument travailler avec des acteurs qui connaissent réellement le territoire, les personnes qui y vivent et les réseaux locaux.
Comment est né le projet initialement ?
Le projet est né à Aubervilliers, à partir d’interrogations sur les possibilités de développer des pratiques vivrières sur le territoire et sur la manière dont celles-ci étaient percutées par l’histoire industrielle et la pollution des sols. Ces interrogations se sont renforcées pendant les confinements, lorsque la question des marges de manœuvre vivrières du territoire s’est posée plus directement.
Nous ne sommes pas arrivés avec une question de recherche extrêmement ciblée. Comme souvent en sciences sociales, la phase de terrain exploratoire devait permettre de faire émerger une problématique plus précise à partir de l’expérience des personnes concernées.
Pendant les premiers mois, nous sommes allés à la rencontre des membres de différents jardins d’Aubervilliers, puis nous les avons invités à échanger sur leurs expériences. Ce faisant, nous cherchions aussi à identifier des personnes intéressées, disponibles et désireuses de rejoindre la démarche. Certains avaient déjà été confrontés à des fermetures administratives de jardins. D’autres avaient fait réaliser des analyses de sols, sans toujours savoir comment lire les résultats, ni ce qu’ils pouvaient en faire.
Le public a ensuite évolué au fil du projet : des personnes qui n’étaient pas jardinières ont également participé, ainsi que des membres de collectifs locaux. Nous avons tenu à associer les collectivités locales du début à la fin, même si elles ne constituaient pas notre cœur de cible.
Trois grandes thématiques ont émergé de ces premiers échanges :
- Comprendre comment sont réalisées les analyses de sols, comment lire leurs résultats et interpréter les seuils ;
- Réfléchir à l’adaptation des pratiques sur des sols pollués, en prenant en compte l’impact de certains choix techniques sur la vie quotidienne des jardins et sur les inégalités qui pouvaient être présentes entre et au sein des jardins ;
- Identifier les acteurs compétents, les lieux d’expertise et les responsabilités de chacun : où sont les savoirs, qui prend les décisions et à qui peut-on demander des comptes ?
À partir de ces questionnements, nous avons construit plusieurs formats de travail.
Les ateliers-rencontres permettaient d’échanger avec une personne disposant d’une expertise sur un aspect du problème, dans un format que nous voulions aussi horizontal que possible.
Les tutos pratiques se déroulaient dans un jardin. Il s’agissait de vérifier concrètement si ce qui nous avait semblé clair pendant les ateliers-rencontres était réellement applicable dans les pratiques. La théorie peut paraître limpide, puis faire émerger de nouvelles questions lorsqu’on essaie de la mettre en œuvre.
Les Ciné-Sols associaient une projection et des arpentages de documents. Ils s’adressaient à un public plus large et permettaient de partager plus largement les questions abordées dans les autres formats.
Enfin, des ateliers ont été consacrés à l’enquête historique sur les parcelles. Deux stagiaires ont rejoint le projet pour travailler, parcelle par parcelle, et transmettre aux jardiniers les outils permettant de retracer l’histoire des sites. Les archives municipales, les anciens plans et les encyclopédies industrielles que nous avons consultés permettaient notamment de comprendre ce qu’étaient les usines installées sur ces parcelles et pourquoi certaines substances se retrouvent aujourd’hui dans les sols.
Quelles sont les actualités du projet ?
Le projet est aujourd’hui dans une phase de bilan.Nous travaillons à la rédaction du rapport destiné à l’ANR et à la préparation de publications scientifiques. Nous nous sommes donnés comme objectif, assez ambitieux, de co-rédiger certaines de ces publications entre les différents membres du projet, en fonction des thématiques. Cette phase doit nous permettre de mettre en commun les enseignements du projet et de préciser la manière dont nous souhaitons continuer à travailler ensemble.
Le projet nous a déjà permis de consolider un questionnement et d’identifier un réseau d’acteurs. Comme nous le disions entre nous, il fallait « construire le bateau et faire monter les gens dedans ». Le bateau reste fragile et beaucoup de travail reste à faire, mais le projet a permis de commencer à le dessiner.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées et quels leviers avez-vous trouvés ?
L’une des principales difficultés a été de faire fonctionner ensemble le temps de l’enquête en sciences sociales et celui de l’animation du projet.
Dans le cadre de l’enquête sociohistorique, nous devions retracer l’histoire de l’expertise et des politiques relatives aux sols pollués. Nous avions initialement imaginé conduire cette enquête avec des jardiniers, mais les sujets étaient très techniques, avec un coût d’entrée important pour comprendre le vocabulaire et le fonctionnement de l’expertise en pollution, et il était difficile de faire coïncider leurs disponibilités avec celles de Germain et Aurélien.
En parallèle, nous avions défini à l’avance trois grandes thématiques et un calendrier lisible afin de faciliter la participation aux ateliers. Cette programmation demandait beaucoup de temps d’animation et d’organisation à Marion, ce qui rendait également difficile sa participation régulière à l’enquête. Celle-ci a donc progressivement été conduite principalement par Germain et Aurélien, tandis que Marion se consacrait davantage aux ateliers et aux rencontres.
À cela s’ajoutait le fonctionnement même de l’enquête en sciences sociales : elle n’est pas linéaire, avance au fil des rencontres et peut faire émerger de nouvelles pistes difficiles à anticiper. Son rythme s’est donc progressivement décorrélé du calendrier d’animation fixé à l’avance. Nous nous sommes aperçus que nous tendions à avancer suivant « deux calendriers qui se sont un peu tournés le dos », imposant « une espèce de grand écart permanent » entre l’enquête et l’animation.
Pour maintenir un espace de travail commun face au constat de cette désynchronisation, nous avons mis en place des comptes rendus partagés et des espaces numériques communs, dans lesquels chacun pouvait suivre les éléments recueillis, les sujets travaillés et le calendrier.
Un autre levier important a été l’accompagnement de Cyril Fiorini, en tant que tiers-veilleur. Il connaissait le projet tout en conservant une position extérieure. Il nous a aidés à mettre des mots sur les difficultés, à expliciter les intérêts à agir de chacun et à prendre du recul sur ce que nous avions réellement réussi à mettre en œuvre.
Une autre difficulté concernait la fragilité des collectifs de jardiniers. Certains jardins ont été fermés administrativement pendant le projet et ont dû réorganiser leur fonctionnement. Ces collectifs étaient déjà fragiles, car leur activité repose largement sur du temps bénévole. La pollution est venue percuter leurs pratiques et leurs urgences. À certains moments, ils attendaient que nous apportions des réponses immédiates sur la possibilité de continuer à jardiner ou à consommer leurs productions, alors que le projet de recherche ne pouvait pas apporter directement ce type de réponse.
Enfin, bien que la gestion administrative ait été partagée entre le Centre Alexandre-Koyré et Point de Rassemblement, elle a représenté une charge importante pour l’association puisque celle-ci ne dispose pas de personnel administratif dédié.
Quelles sont les perspectives du projet ?
Une perspective à court terme est de poursuivre le travail engagé sur l’histoire environnementale d’Aubervilliers. La ville possède une histoire agricole et une histoire ouvrière connues, mais son histoire environnementale l’est beaucoup moins. Nous réfléchissons donc au déploiement d’un atelier populaire d’histoire environnementale.
Une autre suite est en construction avec le Département, Plaine Commune et la Ville. L’objectif serait d’identifier les pratiques possibles sur des sols pollués, sans se limiter aux pratiques vivrières. Cela pourrait passer par l’identification de parcelles, la cartographie des pollutions présentes, puis la mise en place de protocoles expérimentaux pour tester différentes cultures et différents usages.
La question de la santé est également très présente. Les jardiniers nous demandent : quel impact cela a-t-il sur nos corps ? Nous cherchons donc à intégrer un volet de santé environnementale dans la suite du projet.
La donnée ou l’enseignement marquant du projet
Faire un projet collaboratif nécessite de s’acculturer aux différentes formes expertises des participants en présence. De plus, nos intérêts et responsabilités à agir ne sont pas nécessairement les mêmes.
Il ne suffit donc pas que chacun apporte son expertise pour qu’émergent, comme par magie, des savoirs co-construits. Il faut aussi comprendre comment fonctionnent les autres métiers et les autres structures, et réussir à articuler des façons de travailler et des intérêts à agir différents.
Nous avons largement sous-estimé le temps nécessaire à ce travail d’échange, de coordination et de compréhension mutuelle. Le regard extérieur qu’a pu apporter notre tiers-veilleur nous a toutefois beaucoup aidé sur ce point.
Quel est le point fort ou différenciant du projet ? Qu’est-ce qu’il vous a apporté ?
Le projet ne permettait pas de répondre simplement à la question que se posaient les jardiniers : « Est-ce que je peux manger ma tomate ? » Il est très difficile d’y répondre dans l’absolu, car cela dépend de trop nombreux facteurs. Nous n’avons donc pas cherché à indiquer aux habitants quelle était la bonne marche à suivre.
En revanche, nous leur avons transmis des connaissances et des outils pour mieux comprendre les analyses de sols, dialoguer avec des experts et interpeller les collectivités de manière plus précise et plus éclairée… avec une volonté de faciliter l’encapacitation des acteurs
Lorsque la pollution vient percuter les pratiques des jardins, les habitants peuvent se sentir démunis et perdre une partie de leur capacité d’agir. Le projet leur a permis de reprendre un peu la main sur ces questions et de trouver leur propre marche à suivre.
Pour retrouver toutes les informations sur les sciences et recherches participatives sur les sols, c’est ici : https://www.afes.fr/nos-missions/reconnaitre-et-federer/recherches-participatives/
